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24.09.2006
On global governance / De la guerre et de la nation comme ennemis publics.
« Qu’on le veuille ou non, nous aurons un gouvernement mondial. La seule question est de savoir si l’on y aboutira par le consentement ou par la force. » - James Paul Warburg
Bush Jr., dans une conférence qui à fait date, prononcée à l’académie militaire de West Point en 2002, annonçait la fin imminente des Etats nations au profit de vastes zones de gouvernance globale, et répétait la contre-vérité selon laquelle les nations sont intrinsèquement polémogènes, opinion pourtant longuement réfutée par Raymond Aron dans Guerre et paix entre les nations. Ne soyons pas injustes envers les « autorités morales » américaines, car ces mêmes opinions sont défendues avec autant d’énergie de ce côté-ci de l’Atlantique : citons pour mémoire l’ineffable Samy Cohen. Mais lui-même a depuis peu révisé sa copie.
S’est répandue de façon exponentielle cette weltanschauung post-tragique chez les pamphlétaires et les relais d’opinions depuis les années quatre-vingt dix, mais celle-ci à des racines bien plus profondes encore que nous devons mentionner.
Le refus de penser l’Etat, acteur politique international, et, partant la guerre, a l’Europe pour terreau : l’abbé de Saint-Pierre ou Kant bien évidemment (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique ou son Projet de Paix perpétuelle). Aux yeux de Kant la guerre est un mal en soit car ni le prince ni le soldat n’agissent alors selon la loi morale : tous deux bafouent l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action soit universalisable » ou « Agis en regardant l’autre non pas seulement comme un moyen, mais aussi et surtout comme une fin ». Le prince désire agrandir son territoire et le soldat combat pour la gloire. Bref, tous deux font œuvre condamnable . D’où le vœux kantien de placer des républiques dans l’ensemble des Etats pour les fondre à terme dans une unique République universelle pacifiée et post-politique. Un tel souhait ô combien généreux méconnaît en fait la nature essentiellement politique de l’homme (nous renvoyons ici à Aristote).
Ses héritiers sont désormais légion : ils nient la nature politique de l’homme et se révèlent thuriféraires, parfois brillants – MM. Delors, de Montbrial, Desai etc- , d’un Etat mondial dont Carl Schmitt à pourtant démontré l’impossibilité et la dangerosité (cf. La Notion de Politique, Flammarion). Pour réaliser ce noble dessein, ils envisagent :
- de supprimer l’Etat, de manière progressive, tenu pour inadapté aux enjeux contemporains (la protection de l’environnement tient d’ailleurs une place de choix dans leur argumentaire) et déléguer ses compétences à une gouvernance globale. A travers l’Etat-nation, c’est bien entendu le politique même qui est visé. Voici une sentence de M. Delors que nous trouvons emblématique : « L’ONU doit aller vers un gouvernement mondial ».
- et son pendant : on déclare la guerre hors la loi. C. Schmitt a étudié les effets que provoqueraient une telle décision : l’adversaire ne serait plus un ennemi conventionnel mais un criminel parce qu’il a transgressé cette règle. Tâchons donc de mener des guerres préventives contre ces éventuels brigands, comme l’administration Bush en Irak. L’ hypothèse schmittienne s’est déjà vérifiée à plusieurs reprise : criminalisation des serbes au Kosovo par exemple , de l’Autriche-Hongrie lors des conférences de paix. On aboutit à un manichéisme impitoyable avec les meilleures intentions du monde parce que le camps du « bien » ne saurait sous aucun prétexte négocier une paix avec les « mauvais » et que seuls les « mauvais » sont responsables du déclanchement des hostilités. Une conception limitée des conflits où les princes « échangent des régions » devient donc inconcevable car seule la disparition d’un des belligérants peut mettre fin à une guerre. L’attitude de ce vieux jacobin, sénile et obstiné que fut Clémenceau (portraituré avec talent par Furet dans Le Passé d’une illusion ), qui refusait de recevoir Sixte de Bourbon-Parme. Celui-là était envoyé par Charles de Habsbourg en vue de négocier une paix séparée en 1917.
L’alternative de Einstein « un Etat mondial ou le néant » semble t-elle judicieuse ? Sa réciproque nous eût autrement convaincue.
D’ailleurs un vaste courant abonde dans ce sens : M. Manent a écrit un petit opuscule, grand par sa portée : La Raison des nations, approuvé par Marcel Gauchet. L’ancien occupant du Quai Hubert Védrine (PS) surprend un parterre de normalien lors d’un séminaire organisé sur l’Europe rue d’Ulm.
Cela ne signifie pas pour autant que toute démarche allant vers une coopération entre les nations doive être a priori rejeté. La nation reste en effet une forme historique et non pas immuable du politique, si ancienne que certains l’ont imaginée naturelle. Depuis 1648 les concerts diplomatiques entre nations européennes sont courants, on a plus tard créé des institutions internationales en vue de prévenir les conflits. Le SMI jouait un rôle appréciable.
Nous laissons M. Védrine clore notre propos (Fête de la rose, 21 Août 2005) :
« Ah la magie des mots ! C'est un point très important. Nous nous sommes auto persuadés que nos problèmes ne pouvaient plus être résolus qu'à l'échelle européenne. Certains le pensent par analogie avec les grandes masses chinoises, indiennes, russes ou américaines, en confondant agrégats économiques et équation politique. D'autres par détestation des Etats nations historiques, par volonté d'être modernes, ouverts, pas chauvins ni repliés sur soi, etc... Tout cela est peut être intentionné mais repose sur une confusion. D'où une attente et une dépendance, qui nous ont déresponsabilisés au niveau national, et alimentent le risque de l'incantation protestataire.[…]
Ensuite, la question de l'intégration politique. On se réfère dans les discours, à l'"Union sans cesse plus étroite" des peuples européens inscrite au fronton du Traité de Rome. Mais Union jusqu'où ? Il est évident que les peuples d'Europe ne fusionneront jamais en un seul peuple. Même si certains utopistes y ont rêvé, aucun de ces peuples ne le souhaite. Ce n'est ni possible ni souhaitable. Ce que nous faisons est original, et n'a rien à voir avec la fédération de treize colonies britanniques homogènes d'Amérique du Nord au XVIIIème, unies par leur commune hostilité à la Couronne britannique. »
Archambaud de Faye
00:25 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note



Commentaires
tres bon article... bon blog... a animer un peu plus
Ecrit par : deker | 20.11.2006
Le concept de gouvernement mondial se fracasse sur sa mise en pratique et reste une théorie fumeuse.
L'ONU gère les guerres, elle ne les prévient pas. Le consensus nécessaire à un gouvernement est impossible dès que les intérêts des nations participantes s'affrontent. Or ils ne convergent que rarement.
Même en Europe à qui l'Histoire a donné de sacrées leçons, les divergences renaissent après 50 ans de convergences.
Ecrit par : Catoneo | 22.11.2006
IL serait bon que vous fassiez un article sur le scandaleux TPI, corollaire de cette idéologie et veritable arme de guerre.
Ecrit par : Alex | 08.12.2006
Inutile : milosevic est deja mort.
(il existe je crois pour le rwanda).
Ecrit par : Talley | 12.12.2006
Pourriez vous dvlpper la conception équilibrée des relations internationales chez Aron (ni état de nature entre les Etats , qui recherchent le sseule puissance/ni illusion transnationale des libéraux, qui surestiment les "paix par le droit")
Ecrit par : Blogeur Lambda | 15.12.2006
Merci pour ces riches commentaires!
J'aimerais rappeler pour conclure que James Paul Warburg, que je cite au commencement de l'article, est un TRES proche ami de Jean Monnet... Voilà qui abregera les vaines spéculations sur les frontieres de l'UE puisque dans le dessein des "pères fondateurs" elle n'en a pas.
Mais soyons plus indulgents pour eux qui sortaient d'une époque troublée, que pour leurs disciples.
Ecrit par : Archambaud de Faye | 27.12.2006
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